Quand on évoque Le Clos de Grâce, on parle bien sûr d’une maison d’hôtes d’exception sur les hauteurs d’Honfleur, nichée dans le Pays d’Auge entre Villerville, Beuzeville et Berville-sur-mer. Mais on parle aussi—et peut-être surtout— d’un lieu chargé d’histoire et d’émotion, qui fut pendant de nombreuses années le refuge préféré de l’un des plus grands acteurs français : Michel Serrault.
De 1990 jusqu’à sa disparition en 2007, ce monument du cinéma français, triple lauréat du César, a fait de ce domaine normand bien plus qu’une simple résidence secondaire : un havre de paix, une source d’inspiration, et le témoin de ses années les plus sereines. Aujourd’hui, séjourner au Clos de Grâce, c’est marcher dans les pas d’une légende et comprendre ce qui liait si fort cet homme de théâtre et de cinéma à la terre normande.
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Pour les plus jeunes lecteurs, un rappel s’impose. Michel Serrault (1928-2007) n’était pas simplement un acteur : c’était un caméléon, capable d’incarner avec la même justesse un personnage comique extravagant et un tueur en série glaçant. Sa carrière démarre modestement dans les années 1950 en duo avec Jean Poiret, avant d’exploser véritablement dans les années 1970-1980.
Ses rôles légendaires :
Au total, Michel Serrault aura tourné dans plus de 130 films, travaillant avec les plus grands réalisateurs français (Mocky, Blier, Chabrol, Miller, Yanne, Sautet…). Michel Audiard dira de lui : « Michel Serrault est le plus grand acteur du monde. »
Alors pourquoi un acteur parisien célèbre, sollicité sur tous les plateaux de tournage, choisit-il de poser ses valises dans un village normand à quelques kilomètres de Honfleur ?
La réponse tient en un mot : l’authenticité. Michel Serrault, malgré sa notoriété, était un homme simple, fuyant les mondanités parisiennes et le tumulte de la vie artistique. Il cherchait un lieu où il pourrait être lui-même, loin des projecteurs et des sollicitations permanentes.
Le coup de foudre a lieu dans les années 1980. Lors d’un tournage en Normandie, Michel Serrault découvre le Pays d’Auge et tombe sous le charme de ses paysages vallonnés, de ses pommiers à cidre, de ses manoirs à colombages, et surtout de cette lumière si particulière qui a inspiré les peintres impressionnistes. Quelques années plus tard, en 1990, lorsqu’il apprend qu’une magnifique propriété est à vendre près de Honfleur, il n’hésite pas une seconde.
Pas de château clinquant, pas de piscine démesurée (la piscine actuelle sera construite bien plus tard par les propriétaires suivants). Ce qui le séduit, c’est ce terrain de 2 hectares planté d’arbres centenaires, la tranquillité absolue du lieu, et cette vue dégagée sur la campagne normande qui l’apaise instantanément.
Ce que Michel Serrault aimait faire au Clos :
Anecdote touchante : Selon les témoignages de proches, Michel Serrault avait fait installer un banc sous un vieux chêne, au fond du parc. C’était son « spot de réflexion ». Il s’y asseyait chaque matin avec son café, observant les oiseaux et écoutant le silence. Ce banc existe toujours et les hôtes du Clos peuvent s’y installer à leur tour.
Sa disparition marque la fin d’une époque dorée du cinéma français. Le Clos de Grâce, qu’il aura habité pendant 17 ans, passe alors à sa famille, avant d’être vendu quelques années plus tard.
Les nouveaux propriétaires—tombés eux aussi sous le charme de ce lieu magique—prennent une décision qui aurait sans doute réjoui l’acteur : transformer la demeure en maison d’hôtes. Non pas un hôtel impersonnel, mais un lieu où l’esprit de simplicité et d’authenticité que chérissait Serrault perdure.
Aujourd’hui, séjourner au Clos de Grâce, c’est marcher dans les pas de Michel Serrault. Les propriétaires actuels ont à cœur de préserver l’âme du lieu :
Éléments d’époque conservés :
Soirées cinéma Michel Serrault : Sur demande, les propriétaires organisent des projections privées de films cultes de l’acteur : « La Cage aux Folles », « Garde à vue », « Le Viager », « Mortelle Randonnée »… Un moment d’émotion et de découverte pour les cinéphiles.
Citation gravée : À l’entrée de la propriété, une citation de Michel Serrault extraite de son autobiographie « Vous avez dit Serrault ? » (2001) :
« La Normandie m’a offert ce que je cherchais depuis toujours : la paix de l’âme et la beauté simple des choses essentielles. »
24 janvier 1928 — 29 juillet 2007
Acteur français d’une exceptionnelle longévité et d’une palette sans pareille, Michel Serrault a tourné dans plus de 150 films en plus de cinquante ans de carrière. Il a choisi Honfleur comme havre, et le Clos de Grâce comme demeure.
Né le 24 janvier 1928 à Brunoy en Seine-et-Oise, Michel Serrault grandit dans une famille modeste et profondément catholique. Envoyé en Corrèze pendant la guerre, il découvre la théâtralité dans les cérémonies religieuses et envisage d’abord de devenir prêtre. C’est son directeur de conscience qui l’oriente vers le théâtre.
Après deux ans de séminaire, il s’inscrit au Centre d’Art Dramatique de la Rue Blanche et rejoint les Branquignols de Robert Dhéry. En 1952, il rencontre Jean Poiret : une amitié et un duo comique légendaires naissent.
Ses débuts au cinéma datent de 1954, avec les Diaboliques d’Henri-Georges Clouzot. Pendant deux décennies, il s’impose dans la comédie populaire tout en bâtissant une formidable carrière théâtrale. La bascule vers le grand dramatisme survient dans les années 1970, révélant un acteur d’une profondeur insoupçonnée.
Trois César du Meilleur Acteur — un record absolu — couronnent une carrière qui embrasse aussi bien la farce délirante que le drame psychologique le plus exigeant. Michel Audiard, son complice dialoguiste, l’a déclaré sans ambages : « le plus grand acteur du monde ».
Quelques-uns de ces films au cours de ses 52 années de carrière
Michel Serrault est le seul acteur de l’histoire du cinéma français à avoir remporté le César du meilleur acteur à trois reprises
Réalisé par Édouard Molinaro · rôle de Zaza / Albin
Réalisé par Claude Miller · face à Lino Ventura
Réalisé par Claude Sautet · rôle de M. Arnaud
Les premières armes — petits rôles aux côtés des grands maîtres du cinéma français
Michel Boisrond
Jean Boyer
La comédie populaire — Serrault s’impose comme figure incontournable du genre
Georges Lautner
Jacques Besnard
Le tournant dramatique — émergence d’un acteur à la noirceur insoupçonnée
Claude Zidi
La consécration — Serrault le dramatique impose un nouveau registre d’une intensité rare
La plénitude — des rôles de composition d’une profondeur et d’une humanité bouleversantes
Il était un habitué du Vieux Bassin, où il aimait flâner incognito (ou presque), déjeuner de coquillages à la terrasse des restaurants du quai Sainte-Catherine, et chiner dans les galeries d’art.
Les Honfleurais se souviennent de lui comme d’un homme discret, courtois, jamais dans la pose de la star. Il saluait les commerçants, s’arrêtait bavarder avec les pêcheurs, et participait discrètement à des événements caritatifs locaux.
En 2010, trois ans après sa mort, la ville de Honfleur a inauguré une plaque en son honneur dans le Vieux Bassin, témoignage de l’affection réciproque entre l’acteur et la cité des peintres.
Le Clos de Grâce n’est pas un musée figé dans le temps. C’est un lieu vivant, où le confort moderne côtoie les souvenirs d’un passé prestigieux. Les suites ont été entièrement rénovées selon les standards d’aujourd’hui (WiFi, literie haut de gamme, salles de bain contemporaines), la piscine chauffée a été ajoutée, et de nouvelles prestations (massages, coaching) viennent compléter l’offre.
Mais l’esprit demeure : celui d’un refuge où l’on vient se ressourcer, loin du tumulte du monde. Comme Michel Serrault avant vous, vous pourrez vous asseoir sous le chêne centenaire, écouter le chant des oiseaux, et sentir ce que l’acteur ressentait : que le vrai luxe, c’est le temps qui s’écoule lentement et le bonheur des choses simples.
où il aimait se ressourcer loin de l'effervescence des plateaux de tournage. C'est en l'an 2000 que l'acteur et son épouse font l'acquisition du Clos de Grâce (le domaine du Val la Reine). Ils y vivront pendant près d'une dizaine d'années, marquant de leur empreinte cette demeure historique. Aujourd'hui encore, le domaine conserve l'âme et la quiétude que cet immense acteur était venu y chercher.
c'est indéniablement son rôle d'Albin, alias "Zaza Napoli", dans la pièce de théâtre puis le film La Cage aux folles (1978) qui l'a propulsé au rang de star internationale. Son interprétation flamboyante, à la fois hilarante et profondément touchante, lui a d'ailleurs valu son tout premier César du Meilleur Acteur en 1979.
Sa capacité exceptionnelle à passer du rire au drame absolu. Au début des années 80, il surprend le grand public en incarnant le notaire ambigu et glaçant soupçonné de meurtres dans Garde à vue (1981) de Claude Miller, face à Lino Ventura. Il excellera par la suite dans des rôles sombres, mélancoliques ou cyniques (Docteur Petiot, Nelly et Monsieur Arnaud, Le Papillon).
Il a été récompensé pour La Cage aux folles (1979), pour Garde à vue (1982) et enfin pour son rôle bouleversant dans Nelly et Monsieur Arnaud (1996) de Claude Sautet. Une reconnaissance qui souligne l'incroyable étendue de son registre théâtral et cinématographique.
Les deux hommes se sont rencontrés au début des années 1950 au Centre d'art dramatique de la rue Blanche, à Paris. Rapidement devenus inséparables, ils forment un duo comique ravageur qui fera les grandes heures des cabarets parisiens (notamment à L'Alhambra et Bobino) avant de triompher au théâtre puis au cinéma. Leur complicité fut la fondation de la carrière de Serrault.
Avant d'illuminer le grand écran, c'est sur les planches qu'il a forgé son talent comique, son sens du rythme dramatique et son amour inconditionnel du public. Le théâtre était son terrain de jeu privilégié, un espace d'une intensité telle que l'on comprend aisément son besoin de venir se ressourcer dans le calme absolu de son domaine normand, le Clos de Grâce, entre deux tournées.
Voici un aperçu des pièces de théâtre les plus marquantes qui ont jalonné la vie de cet immense comédien, parfait pour enrichir le portrait que vous lui consacrez :
La Cage aux folles (1973 - 1978) : C'est la pièce maîtresse de sa carrière théâtrale. Écrite par son grand complice Jean Poiret, elle est créée au Théâtre du Palais-Royal. Le succès est phénoménal, quasi sans précédent. Michel Serrault y incarne Albin (alias Zaza Napoli) avec une flamboyance inoubliable, jouant la pièce plus de 1 500 fois, parfois à un rythme effréné, avant son adaptation au cinéma.
Michel Serrault n'a jamais voulu se laisser enfermer dans le boulevard ou le cabaret. Il a osé s'attaquer à de grands rôles du répertoire classique, prouvant l'immensité de son registre :
L'Avare (1986) : Dans une mise en scène de Roger Planchon au Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne, il surprend le public et la critique en incarnant un Harpagon sombre, féroce et presque tragique.
Knock ou le Triomphe de la médecine (1992) : Il reprend le rôle mythique du Docteur Knock de Jules Romains, succédant ainsi à l'illustre Louis Jouvet, dans une mise en scène de Pierre Mondy.
Son génie comique et sa vivacité ont fait les beaux jours du théâtre de boulevard parisien :
L'Ami de la famille (1955) : Une pièce de Jean Sommet où l'on retrouve déjà sa capacité à camper des personnages décalés.
Le Tombeur (1958) : De Jean de Létraz.
Gugusse (1968) : Une pièce écrite spécialement pour lui par Marcel Achard, jouée au Théâtre de la Michodière, qui conforte son statut de vedette de la scène comique.
L'Amour, foot (1993) : Une comédie de et avec Robert Lamoureux, qui a rencontré un très grand succès populaire.
Monsieur Klebs et Rozalie (2006) : Cette pièce de René de Obaldia marque sa toute dernière apparition sur les planches. Aux côtés de Chantal Neuwirth, il y incarne un savant génial et misanthrope. Il monte sur scène alors qu'il est déjà affaibli par la maladie, tirant ainsi sa révérence à son premier amour : le public du théâtre.
Le Clos de Grâce n’est pas seulement une adresse d’hébergement en Normandie. C’est un fragment d’histoire du cinéma français, un lieu où l’un de nos plus grands acteurs a trouvé la sérénité. En séjournant ici, vous ne faites pas que dormir dans une belle chambre : vous habitez provisoirement les rêves et le refuge d’un homme qui a fait rire et pleurer des millions de spectateurs. Une expérience unique, à vivre au moins une fois.