Pour comprendre pourquoi Honfleur a choisi précisément l’année 1027 pour compter son premier millénaire, il faut remonter bien avant cette date — jusqu’aux drakkars vikings qui remontaient l’estuaire de la Seine, deux siècles plus tôt. Ce premier chapitre de notre série sur le Millénaire raconte comment un peuple de marins venus du Nord a façonné toute une région, comment un duc faillit se noyer au large de ce qui deviendrait Honfleur, et comment le nom de la ville a fini, un jour de 1027, par être couché sur un parchemin pour la toute première fois.
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Temps de lecture : ~10 min
→ Les Vikings remontent la Seine, jusqu’à Rouen et Paris
→ 911 — Rollon, et la naissance de la Normandie
→ La tempête, le vœu, la chapelle
→ 1027 — un nom, enfin, couché sur un parchemin
→ Légende ou histoire ? Ce que l’on peut vraiment affirmer
→ Pour qui cette histoire ?
→ Vivre cette légende depuis Le Clos de Grâce
→ FAQ — Vos questions sur 1027 et la légende fondatrice
Avant qu’il n’y ait un duché de Normandie, avant même qu’il y ait un nom pour Honfleur, il y avait l’estuaire, et les Vikings l’avaient repéré depuis longtemps. Les premiers raids scandinaves touchent la Francie dès 820, par la Manche et par la Seine. Mais c’est en mai 841 qu’un épisode marque durablement la mémoire régionale : une flotte viking remonte le fleuve, met Rouen à sac et pille au passage l’abbaye de Fontenelle, aujourd’hui Saint-Wandrille. La ville, à l’époque l’un des centres les plus riches de la région, ne s’en relève que lentement.
Quatre ans plus tard, en 845, un chef viking du nom de Reginherus (que des légendes tardives confondront avec le célèbre Ragnar Lodbrok) remonte la Seine avec une flotte de 120 navires et assiège Paris. Le roi Charles le Chauve finit par payer une rançon de 7 000 livres d’argent pour voir les Vikings repartir : c’est l’un des tout premiers « danegelds » de l’histoire franque. Un second siège de Paris, plus impressionnant encore, a lieu en 885-886 : cette fois, c’est le comte Eudes qui organise la résistance et repousse les assaillants après plusieurs mois de siège.
Entre ces grands épisodes, les Vikings ne se contentent pas de passer : dès les années 830-840, ils installent des camps fortifiés directement dans l’estuaire de la Seine, c’est-à-dire là où se trouve aujourd’hui Honfleur, pour organiser leurs raids vers l’intérieur des terres. Ce goulet d’estuaire que l’on admire aujourd’hui depuis la terrasse du Clos de Grâce a donc d’abord été une base arrière viking, bien avant d’être un port de pêcheurs.
Après des décennies de raids, le roi de Francie occidentale, Charles le Simple, change de stratégie : plutôt que de continuer à combattre un chef viking nommé Rollon, installé sur les rives de la basse Seine depuis le milieu des années 870, il lui propose un marché. En 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte cède à Rollon les terres autour de Rouen, à condition qu’il se convertisse au christianisme, épouse la fille du roi et s’engage à défendre la région contre… d’autres Vikings. Rollon accepte. Le territoire prend le nom de « Normandie », la terre des hommes du Nord, et Rollon fortifie Rouen, y rétablit l’ordre et encourage le commerce fluvial. C’est la naissance du duché dont Honfleur, un siècle plus tard, deviendra l’un des ports.
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Rollon, d’ailleurs, n’est jamais bien loin de notre histoire : il est l’arrière-arrière-grand-père du duc dont la légende fonde Honfleur. Quatre générations séparent le chef viking du duc Richard II : Rollon, puis son fils Guillaume Longue-Épée, puis Richard Ier « Sans-Peur », puis Richard II « le Bon ». Le sang des hommes du Nord coule donc encore, un siècle plus tard, dans les veines du duc qui donnera son nom à la légende fondatrice de Honfleur.
Autre trace, plus discrète mais tout aussi parlante : le nom même de « Honfleur » porte la marque de ce passé scandinave. Le suffixe « -fleur » (autrefois « -fleu »), que l’on retrouve dans Harfleur, Barfleur ou Vittefleur, vient du vieux norrois flóð, l’estuaire, le bras de mer, apparenté au vieil anglais flōd (qui a donné le mot anglais flood). Même le nom de notre ville, avant d’être écrit noir sur blanc, était déjà un héritage viking.
C’est dans ce duché tout jeune, encore façonné par le souvenir de Rollon, que naît la légende qui donne à Honfleur sa date symbolique. Richard II, duc de Normandie depuis 996, petit-fils de Richard Ier et arrière-petit-fils de Rollon, navigue au large de l’estuaire lorsqu’une tempête se lève. Le navire est pris dans les flots, le naufrage paraît certain. Comme le veut la tradition des marins en danger de mort, Richard fait un vœu : s’il survit, il fera construire des chapelles en remerciement.
Il survit. Et avant l’an 1023, une première chapelle est édifiée sur les hauteurs qui dominent l’estuaire, dédiée à Notre-Dame de Grâce. Ce sanctuaire devient rapidement un lieu de pèlerinage pour les marins de la région, qui viennent y déposer des ex-voto, des maquettes de navires sauvés du naufrage, avant de prendre la mer. Certains de ces ex-voto, plus tardifs, sont encore visibles aujourd’hui dans la chapelle actuelle, reconstruite au XVIIe siècle après que la première bâtisse eut glissé dans la falaise.
Il faut le dire avec honnêteté : aucune preuve archéologique ne vient confirmer le récit de la tempête dans le détail. C’est une légende de fondation, du genre que l’on retrouve dans beaucoup de villes portuaires d’Europe du Nord : un danger de mort, un vœu, une chapelle. Mais le choix de Richard II pour ce récit n’est pas anodin : le duc est connu par ailleurs pour sa piété et ses largesses envers l’Église, et la tradition s’accorde sur son rôle dans la fondation du sanctuaire, même si la tempête elle-même relève de la légende plutôt que de l’acte notarié.
Richard II meurt en 1026. Son fils aîné, Richard III, lui succède, mais son règne est bref et marqué d’ombres : à peine un an plus tard, en août 1027, il meurt à son tour dans des circonstances que plusieurs chroniqueurs de l’époque jugent suspectes, laissant le duché à son frère cadet, Robert, que l’histoire retiendra sous deux surnoms contradictoires : « le Magnifique » pour les uns, « le Diable » pour les autres. C’est ce même Robert qui aura, quelques années plus tard, un fils illégitime promis à un tout autre destin : Guillaume, qui deviendra Guillaume le Conquérant.
C’est précisément pendant ce bref règne de Richard III, en 1027, qu’un document mentionne pour la première fois le nom de Honfleur par écrit, sous une forme ancienne, proche de « Hunefleth » ou « Huneflet ». Quelques sources situent ce document en 1025 plutôt qu’en 1027 ; la tradition retenue aujourd’hui par la ville, et reprise pour le Millénaire, est 1027. C’est cette mention écrite, bien plus que la légende de la tempête elle-même, qui donne à Honfleur sa date de naissance officielle, même si les deux récits se sont depuis longtemps entremêlés dans la mémoire collective en une seule et même histoire fondatrice.
Quant à Richard II, duc pieux et bâtisseur de chapelles, il est resté dans l’histoire pour une autre raison : il est le grand-père de Guillaume le Conquérant, par son fils Robert. Le sang des Vikings de Rollon, qui avaient pris Rouen par la force deux siècles plus tôt, coule ainsi jusque dans les veines du conquérant de l’Angleterre, et jusque dans la légende fondatrice de Honfleur.
Résumons, avec la même honnêteté que nous essayons de tenir tout au long de cette série :
Le Millénaire que Honfleur s’apprête à célébrer repose donc sur un astucieux mélange des deux : une légende qui donne du sens, et un document qui donne une date. C’est exactement ce genre de nuance que nous aimons partager avec vous, plutôt que de vous servir une histoire lissée et sans aspérités.
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Ce chapitre s’adresse à vous si :
Il y a quelque chose d’assez vertigineux à raconter cette légende depuis Le Clos de Grâce : notre domaine est situé à Équemauville, exactement la même commune que la chapelle Notre-Dame de Grâce et le plateau que l’on appelle, depuis des siècles, la Côte de Grâce. Ce n’est évidemment pas un hasard si notre propre nom, Le Clos de Grâce, résonne avec celui du sanctuaire : c’est tout un plateau, toute une colline, qui porte depuis mille ans le nom de cette grâce que Richard II crut recevoir en évitant le naufrage.
Depuis notre terrasse, par temps clair, le regard porte sur ce même estuaire que les Vikings remontaient il y a plus de mille ans, que Richard II traversait lorsque la tempête s’est levée, et que des générations de marins honfleurais ont contemplé en se demandant s’ils reverraient la terre. Un bain dans la piscine chauffée à 29°C, après une visite à la chapelle Notre-Dame de Grâce à quelques minutes en voiture, prend une tout autre saveur quand on connaît cette histoire. Et pour ceux qui veulent pousser plus loin l’exploration du quartier, notre page « Histoire du Val la Reine » retrace le passé plus récent du lieu-dit où se trouve le domaine.
Richard II, dit « le Bon », a régné sur la Normandie de 996 à 1026. Petit-fils de Richard Ier « Sans-Peur » et arrière-petit-fils du chef viking Rollon, il est surtout connu pour sa piété et ses largesses envers l'Église. C'est aussi, par son fils Robert, le grand-père de Guillaume le Conquérant.
Les Vikings ont remonté la Seine dès le IXe siècle, pillant Rouen en 841 et assiégeant Paris en 845 puis 885-886. Ils installaient aussi des camps fortifiés directement dans l'estuaire de la Seine, c'est-à-dire dans la zone géographique où se trouve aujourd'hui Honfleur, avant même la fondation officielle de la Normandie en 911.
Non. La légende du naufrage évité et du vœu de Richard II est un récit traditionnel, transmis oralement avant d'être consigné par écrit, et non une preuve archéologique. En revanche, la construction d'une chapelle à cet emplacement avant 1023 et sa dédicace à Notre-Dame de Grâce sont bien documentées.
Les sources historiques divergent légèrement sur la datation exacte du document mentionnant pour la première fois le nom de la ville : la majorité des sources retiennent 1027, sous le règne de Richard III, tandis que quelques-unes situent ce même document en 1025. La ville et le comité du Millénaire ont retenu 1027 comme date officielle.
La chapelle d'origine, construite avant 1023, a disparu : elle a glissé dans la falaise au XVIe siècle. L'édifice que l'on visite aujourd'hui sur la Côte de Grâce, à Équemauville, a été reconstruit en retrait entre 1600 et 1615 par les bourgeois et marins de Honfleur, et classé monument historique en 1938.
En partie. Le suffixe « -fleur », que l'on retrouve aussi dans Harfleur ou Barfleur, vient du vieux norrois flóð, qui désigne un estuaire ou un bras de mer. C'est l'une des traces linguistiques les plus directes du passage viking en Normandie.
Richard II est le grand-père de Guillaume le Conquérant : son fils Robert Ier, duc de Normandie, est le père de Guillaume. Quatre générations plus tôt, Richard II descendait lui-même du chef viking Rollon, premier duc de Normandie.
Une tempête, un vœu, un parchemin : voilà comment une légende et un document se sont rencontrés pour donner à Honfleur son année de naissance. Le prochain chapitre de cette série vous emmènera quatre siècles plus loin, lorsque la ville devient le verrou fortifié du duché face à l’Angleterre.